Introduction : la Tsédaka, pilier de la vie juive
La Tsédaka (צדקה) n'est pas simplement un acte de charité ou de générosité spontanée : c'est un commandement positif de la Torah (מצוות עשה), ancré dans le verset "Ouvrir, tu ouvriras ta main à ton frère" (Dévarim 15:8). Maran Rabbi Yossef Karo, dans le Choulhan Arouh, Yoré Déa, Simanim 247 à 259, consacre un ensemble complet de halakhot à cette mitsva fondamentale. Nos maîtres séfarades — le Ben Ich Hai, le Kaf HaHayim et le Rav Ovadia Yossef zatsal — ont enrichi et précisé ces lois pour notre pratique quotidienne. Cet article propose un tour d'horizon rigoureux de ces règles essentielles.
L'obligation de donner la Tsédaka
Maran tranche dans le Choulhan Arouh (Yoré Déa, Siman 247, Séif 1) que toute personne en Israël est tenue de donner la Tsédaka, selon ses moyens. Même un pauvre qui subsiste lui-même de la Tsédaka doit donner, ne serait-ce qu'une petite somme, car celui qui ne donne rien transgresse un interdit.
Le Rav Ovadia Yossef (Yéhavé Daat, tome 3, Siman 76) insiste sur le fait que cette obligation incombe aussi bien aux hommes qu'aux femmes, et que même les enfants doivent être éduqués à cette mitsva dès leur jeune âge (hinoukh).
Combien faut-il donner ?
Le Choulhan Arouh (Yoré Déa, Siman 249, Séif 1) établit plusieurs niveaux :
- Le niveau optimal (מצוה מן המובחר) : donner un cinquième (20 %) de ses revenus. C'est la mesure maximale fixée par les Hakhamim afin que le donateur ne devienne pas lui-même nécessiteux.
- Le niveau intermédiaire : donner un dixième (10 %) de ses revenus — c'est le fameux maasser késsafim (la dîme monétaire).
- Le niveau minimal : donner un tiers de chékel par an, en dessous duquel on ne remplit pas convenablement la mitsva.
Le Kaf HaHayim (Siman 249, Ot 4) précise que le maasser se calcule sur le bénéfice net, après déduction des dépenses nécessaires à la subsistance. Le Ben Ich Hai (Parachat Réé, Chana Richona) encourage chacun à tenir un registre précis de ses comptes de maasser.
Les priorités dans la distribution de la Tsédaka
Maran statue dans le Choulhan Arouh (Yoré Déa, Siman 251, Séif 3) un ordre de priorité clair :
- 1. Les proches parents pauvres — frères, sœurs, père et mère dans le besoin (la mitsva de kibboud av vaèm peut même primer).
- 2. Les pauvres de sa propre ville — ils passent avant ceux d'une autre ville (aniyé irkha kodmim).
- 3. Les pauvres de la Terre d'Israël — les nécessiteux d'Erets Israël ont une priorité particulière sur ceux de la diaspora.
- 4. Les Talmidé Hakhamim — le Choulhan Arouh (Siman 251, Séif 9) souligne la grandeur de soutenir ceux qui étudient la Torah.
Le Rav Ovadia Yossef (Yébiat Omer, Yoré Déa, tome 7, Siman 15) précise qu'un homme marié dont la femme a des parents pauvres doit aussi les considérer comme ses propres proches dans l'ordre des priorités.
Les huit degrés de la Tsédaka selon le Rambam et Maran
Le Choulhan Arouh (Yoré Déa, Siman 249, Séif 6 et suivants) reprend les huit niveaux de Tsédaka du Rambam (Hilkhot Matnot Aniim, chapitre 10), dont voici les principaux :
- Le degré le plus élevé : aider un pauvre à devenir autonome — lui offrir un emploi, un prêt ou un partenariat commercial pour qu'il n'ait plus besoin de recevoir.
- Donner sans connaître le bénéficiaire, et que celui-ci ne sache pas qui donne — c'est le don anonyme par excellence, via un gabbaï tsédaka (trésorier) de confiance.
- Le degré le plus bas : donner de mauvaise grâce ou avec un visage triste, ce qui est interdit. Maran (Siman 249, Séif 3) exige que l'on donne avec joie et bienveillance (béséver panim yafot).
Les règles pratiques du don
Le moment du don
Le Ben Ich Hai (Parachat Vayéchev, Chana Béth) enseigne qu'il est bon de donner la Tsédaka chaque matin avant la téfila, conformément au verset "Ani bétsédeq éhézé faneikha" (Téhilim 17:15). Le Kaf HaHayim (Orah Hayim, Siman 92, Ot 2) mentionne l'usage de placer des pièces dans la boîte de Tsédaka avant chaque prière.
La promesse de Tsédaka
Le Choulhan Arouh (Yoré Déa, Siman 257, Séif 3) enseigne que celui qui s'engage verbalement à donner une somme à la Tsédaka est tenu de l'honorer immédiatement, car un engagement de Tsédaka a force de néder (vœu). Le Rav Ovadia Yossef (Yéhavé Daat, tome 1, Siman 18) rappelle qu'il vaut mieux dire "bli néder" au moment où l'on s'engage.
Ne jamais repousser un pauvre les mains vides
Maran (Yoré Déa, Siman 249, Séif 4) tranche qu'il est interdit de renvoyer un pauvre sans rien lui donner. Même si l'on ne peut offrir qu'une petite pièce, on doit lui donner quelque chose. Le Kaf HaHayim ajoute que si l'on n'a vraiment rien, on doit au minimum lui parler avec douceur et l'encourager.
La puissance de la Tsédaka
Nos Hakhamim enseignent (Guémara Baba Batra 9a) que "la Tsédaka sauve de la mort". Le Choulhan Arouh (Yoré Déa, Siman 247, Séif 2) rapporte que la Tsédaka a le pouvoir de hâter la Guéoula (délivrance finale), et qu'aucune personne ne s'est jamais appauvrie à cause de la Tsédaka qu'elle a donnée. Le Ben Ich Hai (Parachat Réé) enseigne que la Tsédaka crée un tiqqoun (réparation) puissant pour l'âme du donateur et de ses proches.
Conclusion pratique
En résumé, voici les points essentiels à retenir pour la pratique quotidienne selon la halakha séfarade :
- Calculer son maasser avec rigueur : 10 % minimum du revenu net, idéalement 20 %.
- Respecter l'ordre de priorité : proches, pauvres de sa ville, pauvres d'Erets Israël, Talmidé Hakhamim.
- Donner chaque jour, en particulier avant la prière du matin.
- Donner avec joie et un visage bienveillant — jamais avec agacement.
- Privilégier le don anonyme et l'aide à l'autonomie du nécessiteux.
- Honorer ses engagements immédiatement et dire bli néder par précaution.
Que le mérite de la Tsédaka nous protège tous, hâte la Guéoula et attire sur nous et nos familles la bérakha du Ciel, Amen.



